Le message d’Albert Gleizes
Dès sa jeunesse, le peintre Albert Gleizes a été animé par des préoccupations d’ordre social : comment rendre à notre milieu d’existence un caractère véritablement humain où chacun pourrait s’adonner à des œuvres de création. C’est dans cette perspective qu’en 1906, Gleizes fut l’un des fondateurs de l’Abbaye de Créteil, avec Charles Vildrac, Georges Duhamel, Alexandre Mercereau, Henri Clartin-Barzun. Le but était de publier des œuvres littéraires et artistiques en dehors des circuits de la production mercantile. De retour d’Amérique en 1918, Gleizes fut amené à s’interroger sur la signification de son parcours, depuis le cubisme volumétrique de 1911 jusqu’aux abstractions lyriques de la période new-yorkaise. Vers 1920, deux jeunes artistes irlandaises, Evie Hone et Marie Jellett sollicitèrent de lui des « leçons de cubisme ». C’est ainsi qu’avec quelques autres élèves ou amis, Robert Pouyaud, Colette Allendy, commença une expérience collective d’atelier à Courbevoie qui conduisit Gleizes à formuler des principes de la plastique « objective ». De ces deux irlandaises, Gleizes dit : « Elles m’ont obligé à accoucher de moi-même ». Il devait en résulter un écrit de synthèse La Peinture et ses lois, publiée en 1924. A la même époque, Gleizes jetait les bases d’un ouvrage de réflexion, Vie et Mort de l’Occident chrétien, invitant les artistes et les intellectuels à renouer avec un milieu naturel. Robert Pouyaud insista auprès du maître pour que ce vœu se réalise. C’est ainsi que le groupement agricole et artisanal de Moly-Sabata fut ouvert en 1927. Pouyaud en serait « Le Père Prieur ».
Providentiellement, il céda la responsabilité à Anne Dangar, juste arrivée d’Australie pour mettre en œuvre « les idées de Monsieur Gleizes ». Professeur aux Beaux-arts de Sidney, elle n’hésita pas à faire un apprentissage de potière chez les artisans traditionnels de la région. Il apparaissait désormais que les principes picturaux dégagés par Gleizes pouvaient servir de base à tous les métiers de tradition : poterie, tissage, menuiserie… Ils pouvaient animer les activités les plus utilitaires pour la production des biens d’usage et d’échange, au sein de la communauté, conjointement avec le jardinage. Albert Gleizes a pu dire : « C’est Anne Dangar qui a prouvé que j’avais raison ». Pourtant, loin d’être fermée sur elle-même, la communauté n’avait de raison d’être sociale que pour « commercer » au sens noble du mot, échanger, rayonner sur le milieu environnant. Des liens étroits s’établirent avec le village de Sablons en Isère et la région des deux rives du Rhône. Chaque jeudi, Anne Dangar recevait les enfants du voisinage pour enseigner le dessin et la poterie. La guerre fut une rude épreuve si bien que, seules Anne Dangar et la tisserande Lucie Deveyle vécurent à demeure à Moly-Sabata. Anne Dangar mourut en 1951. Après eux, Geneviève de Cissey, disciple d’Anne Dangar, s’y installa pour quelques mois. Son mariage avec Charles Dalban la conduisit bientôt à Ampuis où elle maintint la tradition de la poterie dans l’esprit d’Anne Dangar. Moly-Sabata resta porte close jusqu’à ce que la Fondation Albert Gleizes la prenne en main, en 1985, selon les volontés testamentaires de Juliette Roche-Gleizes, avec la charge de l’ouvrir à de jeunes artisans. Une lourde rénovation fut entreprise, avec la construction de 5 ateliers adjacents. A l’instigation de Bernard Anthonioz, une convention tripartite fut établie avec la RAC et la Région Rhône-Alpes en vue d’organiser des stages d’été. Il n’était plus question de rendre à Moly-Sabata son visage d’antan. Les clauses qui règlementent la gestion des formations ne s’y prêtaient pas. D‘autre part, les résidents de passage étaient orientés vers les technologies innovantes et les moyens d’expression de l’art contemporain. Les temps ont changé nous dit-on. Mais, ce fait étant reconnu, on peut se demander si les objections d’Albert Gleizes ne restent pas terriblement actuelles. Plus qu’actuelles, prémonitoires. « L’économie a tout accaparé » écrivait-il en 1946. Que dirait-il du conditionnement, à la fois séducteur et agressif, auquel sont astreints nos comportements professionnels, nos modes de pensée, nos suggestions de loisirs, nos habitudes de consommation ? Il est évident que les formes mêmes de l’art contemporain, par leur dramatisme, par leur accent déconstructeur, accusent les contradictions du monde moderne. Le talent, pour le proclamer, ne manque pas et c’est en cela que leurs installations sont révélatrices. Aussi on peut se demander si, un jour, dans des conditions d’existence devenues insupportables pour le fond de la nature humaine, on n’assistera pas à un refus de l’âme, à un réveil de conscience collective. En face d’exigences de conduite artificiellement intellectualisées, le besoin se fait sentir d’éprouver les ressources du corps, en ce qu’elles ont de plus enraciné dans l’âme vitale. Il faut revenir à nos bases, à l’intelligence sensible. C’est dans cet esprit qu’Yvette Libert enseigne la poterie et l’ornementation sur céramique : « que je retrouve par mes mains, par mon regard, par mon corps le secret de la rotondité du monde et de ses accords colorés, ce mouvement qui conduit mon être à la plénitude. Que pouvons-nous faire de plus dans nos contacts avec autrui ? Gleizes l’a dit : ce sera le fait d’individualités conscientes, et non des mouvements de foule, que se reconstituera la communauté à l’échelle humaine... Henri Giriat |